Ukraine, une crise humanitaire sous-financée : décryptage du Plan de réponse humanitaire des Nations Unies et de la stratégie du CAM Ukraine

Cette présentation a un double objectif : analyser de manière synthétique le Plan de réponse aux besoins humanitaires en Ukraine 2026 qui est l’un des principaux outils stratégiques du système humanitaire internationale pour répondre à la crise, et montrer comment les activités du Comité d’Aide Médicale Ukraine s’intègre dans ce plan stratégique, même si nous ne sommes pas directement financés par ces agences des Nations-Unies. Il est important de comprendre ce plan collectif de la communauté internationale, en percevoir les forces et faiblesses, et étudier comment nos spécificités et nos avantages comparatifs nous permettent de chercher cohérence et complémentarité avec ce que fait le reste de la coordination humanitaire. Tous nos projets sont pensés avec cette stratégie de réponse en arrière plan et nous discutons avec la coordination humanitaire en Ukraine pour éviter les doublons dans les aides.

L’intégralité du Plan de réponse aux besoins humanitaire en Ukraine est accessible ici (anglais et ukrainien)

La guerre en Ukraine entre dans sa cinquième année. Face à l’intensification des hostilités et à la destruction des infrastructures essentielles, le plan cible 4,1 millions de personnes parmi les plus vulnérables, pour un budget requis de 2,3 milliards de dollars. De fait ce plan acte un sous-financement par rapport aux besoins réels : 10,8 millions de personnes ont besoin d’aide, soit un Ukrainien sur quatre. Et le plan prévoit de cibler seulement 4,1 millions de personnes, et en cas de sous-financement, 3,6 millins de personnes jugées prioritaire.

Le Plan National de Réponse Humanitaire (HNRP)

Après avoir été organisé autour de piliers sectoriels (les cluster thématiques – nous participons au cluster «santé» et sommes en lien avec le cluster «eau et assainissement»), l’approche de la coordination humanitaire internationale en Ukraine est désormais structurée autour de quatre priorités stratégiques qui visent à répondre aux besoins les plus critiques des populations dont la vie et la dignité sont les plus menacées.:

  • Soutien aux plus vulnérables restant à proximité de la ligne de front (SP1) : cette priorité cible les civils vivant dans une zone de 0 à 50 km de la ligne de front. Elle vise à fournir une aide multisectorielle vitale (nourriture, eau, abris, santé) là où les services se sont souvent effondrés. Elle représente la part la plus importante du budget global.
  • Réponse aux personnes vulnérables nouvellement déplacées et évacuées (SP2) : elle se concentre sur l’aide à court terme (jusqu’à six mois) tout au long du parcours de déplacement. Cela inclut le soutien aux évacuations sécurisées, l’aide immédiate dans les centres de transit et le soutien initial lors de l’installation dans des zones d’accueil plus sûres ou des centres collectifs. Les experts estiment que 504 000 personnes résidant à 20 km du front pourraient être évacuées en 2026.
  • Fourniture d’une réponse d’urgence après les frappes (SP3) : cette priorité prévoit des interventions immédiates (sous 72 heures) après des frappes sur des zones civiles ou des infrastructures critiques. Elle inclut également un soutien à moyen terme (jusqu’à 3 mois) pour les réparations légères des logements et la restauration des services essentiels.
  • Soutien aux enjeux de protection pour les victimes du conflit (blessés, handicapés, déplacés internes et autres groupes vulnérables) (SP4) : elle s’adresse notamment aux personnes en situation de déplacement prolongé (plus de 6 mois) et aux groupes risquant d’être exclus des réseaux de protection sociale de l’État (personnes âgées isolées, personnes handicapées, etc.). L’objectif est d’assurer la continuité des soins, de lever les barrières d’accès aux services et de soutenir l’intégration locale.
Carte illustrant la sévérité des besoins humanitaires. Sans surprise, les besoins les plus cruciaux sont près de la ligne de front.

Une attention particulière est accordée a à la localisation de l’aide via des organisations nationales. Le HNRP souligne également la nécessité d’une transition progressive vers des solutions de développement à long terme gérées par les autorités locales.

Ces priorités opérationnalisent les deux grands objectifs stratégiques du plan : fournir une aide d’urgence vitale (SO1) et permettre l’accès aux services essentiels (SO2).

1. Fourniture d’une aide d’urgence vitale : le plan prévoit des interventions multisectorielles immédiates pour les personnes directement exposées aux hostilités. Cela inclut à la fois la distribution des biens de première nécessité (nourriture, eau potable, notamment par camions-citernes, kits d’hygiène, kits de dignité et matériaux d’abri d’urgence), et des actions dans le domaine de la santé et de la protection (déploiement d’équipes mobiles de santé et de protection, fourniture de soins de traumatologie d’urgence, soutien en santé mentale et psychosociale -MHPSS-, assistance juridique).

2. Maintien de l’accès aux services essentiels : pour préserver la dignité des civils et éviter une dégradation des conditions de vie, le plan soutient la continuité des services de base, y compris la réparation d’infrastructures (réparations critiques et renforcement des systèmes d’eau, de chauffage et d’électricité, ainsi que des installations de santé et d’éducation), les soutiens à des besoins spécifiques très saisonniers (aide pour l’hiver -combustible solide, chauffage- et l’été – mesures contre les vaques de chaleur extrême). L’accès aux services pour que les personnes les plus vulnérables puissent y accéder est un axe important.

3. Aide financière directe : le plan privilégie les Transferts monétaires (UCT) lorsque les marchés locaux sont encore fonctionnels. Pour la zone de front (PS1), environ 838 000 personnes devraient recevoir une aide financière, versée soit en une seule fois, soit par mensualités sur une période allant jusqu’à six mois. C’est un domaine très technique qui demande des stratégies de ciblage spécifique envers ceux qui ont le plus de mal à faire face au conflit ou à évacuer (personnes âgées et handicapées, souvent isolées et demandant un soutien adapté, notamment pour l’accès aux médicaments et aux soins à domicile, femmes et enfants.

4. Soutien logistique et sécurité : pour garantir que l’aide arrive dans les zones les plus difficiles d’accès, le plan finance des services de logistique et de télécommunications d’urgence. Cela permet de surmonter les obstacles liés aux routes endommagées et aux restrictions de mouvement, assurant ainsi la livraison de l’aide jusqu’au “dernier kilomètre”.

Ces priorités sont supposées permettent d’orienter les ressources vers les besoins les plus graves tout en s’adaptant à l’évolution constante du conflit. Avec les réductions globales des moyens dédiés à l’humanitaire de façon globale, la réponse humanitaire 2026 doit s’adapter à un environnement de financement réduit, ce qui impose des choix stratégiques rigoureux et une priorisation accrue. De fait, le plan 2026 nécessite 2,3 milliards de dollars, mais seulement 2 milliards sont considérés comme hautement prioritaires en raison de la diminution des ressources disponibles. Cette baisse de financement a entraîné une réduction du nombre de personnes ciblées (4,1 millions en 2026 contre 10,8 millions de personnes dans le besoin) pour se concentrer exclusivement sur les cas les plus graves. Le financement est désormais dirigé vers des “problèmes” spécifiques (approche par enjeux) plutôt que par secteurs, afin d’optimiser chaque dollar dépensé pour les plus vulnérables.

Paradoxalement, alors que le budget global diminue, le coût par bénéficiaire augmente. Cela s’explique par l’inflation, la complexité croissante des besoins des personnes déplacées et par les difficultés d’accès dans certaines zones qui renchérissent le coût des opérations. Le plan privilégie les transferts monétaires unifiés (UCT), car ils sont jugés plus efficaces et flexibles dans un contexte de ressources limitées. L’aide en cash directement versée aux bénéficiaires devrait représenter 39 % du financement total requis pour 2026.

La réduction des financements affecte de manière disproportionnée les ONG nationales. Le nombre de partenaires opérationnels est passé de 468 fin 2024 à 427 en octobre 2025. Pour compenser, des mécanismes comme le Fonds Humanitaire pour l’Ukraine (UHF) ont augmenté la part allouée aux ONG nationales. Cette part atteint désormais près de 70 % (134 millions de dollars) en 2025 pour maintenir leur capacité d’action sur le terrain. Le manque de fonds humanitaires pour couvrir les besoins à long terme conduit à solliciter les acteurs de développement et le gouvernement. Les besoins qui ne sont plus considérés comme purement “urgents” sont progressivement exclus du HNRP pour être transférés aux systèmes nationaux. L’objectif est d’aligner l’aide humanitaire sur les systèmes de l’État pour assurer une sortie durable de la dépendance à l’aide.

Le Comité d’Aide Médicale Ukraine et le HNRP

Ce HNRP pose un cadre spécifique dans lequel nous nous intégrons assez facilement. Nos projets sont toujours pensés avec en arrière-fond cette boussole qui qu’est ce Plan de réponse humanitaire. Nous échangeons régulièrement avec les instances de coordination humanitaire et les autorités ukrainiennes (ministères de la Santé et de l’Energie). Nos partenaires sont membres du Cluster Santé national.

Logique de nos projets

Voici en brefs nos principaux projets pour comprendre leur intégration dans la logique du HNRP. Vous pouvez suivre l’actualité hebdomadaire de l’association sur notre page Actualités.

  • Pont humanitaire

Ce pont du cœur pour la chaleur et la lumière cible les personnes particulièrement vulnérables, mais aussi les personnes jugées non prioritaires parmi les 10,8 millions d’Ukrainiens qui ont besoin d’aide.

Ce pont humanitaire inclut : l’envoi de matériel médical, de produits d’hygiène, de nourriture bébé mais aussi de matériel d’urgence pour des services de secours (ambulance, matériel feu et de sauvetage déblaiement). Depuis le début de l’année, le nombre de bénéficiaires directs et indirects de notre pont humanitaire est de plus de 50 000 personnes.

  • Accès à l’énergie

Notre projet a pour but de contribuer à la résilience énergétique du pays en fournissant des générateurs mais aussi des solutions solaires pour des structures essentielles. La puissance cumulée des générateurs envoyés depuis le début 2026 représente plus 2,2 MWatts.

  • Soutien aux cliniques mobiles d’Infinita Dignitas

La santé des habitants résidant près de la ligne de front est une priorité réaffirmée dans le HNRP 2026. Nous avons fait le choix de soutenir Infinita Dignitas qui cible des populations particulièrement vulnérables : les personnes âgées et handicapées et les nouveaux déplacés qui passent par les centres de transit dans deux régions particulièrement exposées, Soumy et Kharkiv. Le nombre de bénéficiaires est d’environ 2000 personnes par mois.

  • Lutte contre les maladies nosocomiales

Le Comité d’Aide Médicale Ukraine cherche à améliorer ses actions dans le secteur de la santé en allant au-delà de l’envoi de matériel. Suite à notre rapport produit sur les questions de santé publique en début 2026, mettant en exergue l’importance des infections en général dans la zone de guerre et celle des infections nosocomiales en Ukraine, nous avons travaillé dans le cadre de la Coordination « French Health Care » au montage d’une réponse à l’appel à projet lancé par la DG Trésor dans le cadre du Fonds Ukraine 2. Nous avons participé au montage du Projet MIOSOTIS (Maitrise des Infections nosocomiales par une approche Systémique : Organisation, Traitement des causes, Suivi épidémiologique) avec des entreprises spécialisées du suivi épidémiologique et d’autres en fourniture de matériel permettant l’amélioration des conditions de lutte contre les infections. S’il est retenu par le ministère de Santé ukrainien, le Projet MIOSOTIS devrait permettre aux acteurs ukrainiens de la santé de renforcer la stratégie nationale avec la démonstration de l’efficacité d’un certain nombre d’investissements.

  • Soutien au Boulanger Sans Frontières et à Iskra Dobra

Nous avons fait le choix de soutenir deux initiatives originales : le food truck géant de l’association ukrainienne Iskra Dobra (financement de repas et achat d’un puissant générateur) et la boulangerie mobile de Loïc, le Boulanger Sans Frontières (participation aux frais de mission). Ces deux projets touchent principalement des personnes particulièrement vulnérables et non loin de la ligne de front.

  • Reconstruction d’urgence

Nous apportons du matériel pour aider à la reconstruction d’urgence : réparation des habitations et structures de santé frappées par les bombardements, amélioration des conditions de vies dans des orphelinats, centres de réhabilitation physique des blessés et centres d’hébergement collectif pour les déplacés.

Localisation de l’aide

Dès 2022, nous avons fait le choix de travailler essentiellement à travers des partenaires locaux dans la logique d’une histoire passée. Ces choix nous ont positionnés très en avance sur la question de la localisation de l’aide et la collaboration avec les acteurs nationaux.

Le Comité d’Aide Médicale Zakarpattia est une vraie “tour de contrôle humanitaire” : l’association a des contacts dans tous le pays, des volontaires dans certains oblasts et une trentaine de partenaires associatifs dans les différents oblasts. Fondée en 2000 (notre directeur était impliqué dans cette fondation), son ancienneté lui assure un réseau solide. Elle a soutenu plus de 350 structures de santé et plus de 150 centres d’hébergement pour les déplacés notamment.

Dignitas est une ONG récente très dynamique que nous accompagnons dans son développement pour ses projets dans les régions de Kharkiv et de Soumy.

Nous réalisons très régulièrement des missions d’évaluation et de monitoring pour être au plus près de nos partenaires, et pour discuter avec les acteurs humanitaires et les autorités.

Problématiques de sécurité

Nous avons constaté cette dégradation de la sécurité avec l’augmentation des drones qui vont de plus en plus loin derrière la ligne de front. L’armée russe cible régulièrement les organisations humanitaires. L’attaque d’un véhicule de notre partenaire Infinita Dignitas à Soumy est révélatrice de cette situation. L’obligation de recourir à un véhicule blindé illustre l’augmentation du coût des opérations près de la ligne de front.

Un 4*4 de Dignitas a été ciblé par un drone près de Soumy au mois de mars. Par miracle, l’infirmier n’a pas été blessé.

Pour pouvoir continuer les missions, Dignitas a demandé un véhicule blindé que nous avons pu acheter et livrer fin avril.